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ÉCRITURE - ROMAN : Les Dieux aussi transpirent / Extrait : Testostérone (2)

Découvrez un extrait du vingt-neuvième chapitre des DIEUX AUSSI TRANSPIRENT, Testostérone (2), où le héros apprend que virilité et désobéissance font bon ménage. Très bonne lecture à vous !


Deuxième extrait du roman LES DIEUX AUSSI TRANSPIRENT
Sébastien Cierco - LES DIEUX AUSSI TRANSPIRENT


29. Testostérone (2)



   Le type était beau, grand, robuste. Un Breton, un cliché. Pour avoir une voix aussi profonde, ses cordes vocales devaient être larges comme des troncs, c’est ce qui expliquait sans doute l’épaisseur de son cou. Un parangon de virilité – le crissement de sa barbe lorsqu’il passait ses doigts dedans –, c’était sûrement toute la testostérone sécrétée au premier rang qui avait permis de le remplir exclusivement de femmes. On disait même qu’il fumait parfois le cigare – au sens propre… Non, dans ses rangs, on ne se mentait pas, on parlait cru, « il transpirait le cul ».

  Il recevait ses disciples avec beaucoup d’attention et de chaleur humaine, les touchait, les serrait, les prenait dans ses bras. Vêtu tel un dandy moderne, manches de chemise retroussées sur des avant-bras lourds, gilet de costume et cravate à bandes, il y avait chez ce personnage quelque chose de terriblement rassurant.

  Il était leur Chul-Moo à eux, à l’extrême opposé du spectre de la masculinité. Gorka comprit que chacun avait le sien et que si Chul disparaissait un jour, il y en aurait toujours un pour le remplacer. Cette seule idée le réconforta : tout était donc remplaçable.

   Une fois encore, Gorka avait dû se tromper d’adresse : le type n’avait pas du tout l’air d’un sataniste. Certes, nombre d’admirateurs arboraient des pentacles sur les tee-shirts et des tatouages à cornes mais tous étaient d’une gentillesse à faire peur. Une jeune femme au dernier rang, le visage percé de toutes parts, invita Gorka à s’asseoir près d’elle.

   L’atelier INTRODUCTION À LA SCIENCE ÉSOTÉRIQUE avait été annoncé en même temps que la dédicace de Ma chair et mon sang, dans une librairie concurrente spécialisée dans l’ésotérisme. Gorka n’aurait qu’à traverser la rue en fin de journée pour aller signer ses romans et rencontrer ses admiratrices. Lui qui voulait creuser le sujet de la Chaos Magick autrement que par les livres – sans avoir pour autant à faire de détours ou à perdre de temps –, ce petit Paris-Rennes/Rennes-Paris dans la journée ne pouvait mieux lui seoir.

   Au milieu d’étagères remplies de grimoires et d’accessoires kitsch, le bonhomme se présenta comme spécialiste d’Aleister Crowley dont il étudiait les écrits depuis maintenant plusieurs années. Mais aussi comme occultiste, photographe, passionné d’histoire, musicien, vidéaste autodidacte et réalisateur de films pornographiques… Il n’y avait donc pas qu’en Corée que l’on avait le droit d’être multitâches, la forêt de Brocéliande, elle aussi, renfermait ses jeunes monstres hyperactifs.

   On allait parler pentagrammes, carrés magiques, de « l’importance des émotions fortes venues des profondeurs comme moyens pour contourner la barrière de l’inconscience en vue de l’atteinte d’une transe nécessaire aux invocations », « Rien n’est vrai, tout est permis ! », des sauts de paradigmes dans Alice au pays des merveilles, le Tarot de Marseille, de la puissance des tulpas tibétains, « ces égrégores créés de toutes pièces par l’esprit humain pour l’accomplissement de ses desseins… »

   Gorka prenait rarement de notes lors de ses recherches. Ce soir, il dut emprunter des feuilles de papier à sa camarade de classe afin de les noircir recto-verso de pattes de mouche.

   « … je dis que nous sommes des êtres conditionnés. Conditionnés à quoi ? Il y a cette chose à laquelle nous sommes menottés depuis notre naissance et qui détermine de façon dramatique la voie que suit notre existence toute entière. Le tout premier conditionnement, l’originel. Ce poison, une fois que nous l’avons ingéré, nous ne pouvons plus nous en défaire. Il s’agit de l’obéissance. La soumission à une autorité quelconque perçue comme légitime. À quoi, en tout premier lieu, conditionne-t-on un chien lorsqu’on veut le dresser ? À obéir. Nous sommes entièrement responsables de cet esclavage auto-imposé car nous l’avons accepté et nous l’entretenons. Nous avons totalement donné notre accord à cette coercition car elle nous permet la non-pensée, le non-agir et le non-être, la robotisation reposante, la gestion de soi par l’autre. Il n’y a pas un contexte social, familial ou personnel où l’obéissance ne vous pousse pas à être quelqu’un d’autre. Ce tyran insignifiant – en apparence – a tout contrôle sur vous lorsqu’il vous propose, de façon fallacieuse, l’obtention du plaisir ou l’éviction de la douleur, le nonos ou le bâton, le foyer chaleureux ou le chenil glacial… suivant que vous vous soumettez à lui ou pas ! Binarité primitive, bêtise abyssale, piège total, appelez ça comme vous voulez. Nous ne sommes pas des chiens et l’obéissance n’est pas respect de soi mais viol de l'âme. Si l’obéissance est le renoncement à sa vraie nature, la désobéissance est la seule religion d’amour valable : l’amour de soi pour mieux aimer les autres. L’essence de la Chaos Magick de Crowley, c’est la désobéissance aux autres et aux conditionnements sociaux – dans le désordre : la pointeuse au bureau, la hiérarchie, les croyances imposées, les accords forcés d’humeur, de goût, de comportement, l’école, les lignes de conduite, les modèles standards martelés par les médias, les feux rouges, les feux verts, les dogmes religieux et j’en passe. Mais c’est aussi la désobéissance face au fonctionnement de cet univers et de nos corps – les cycles de la nature, les saisons, ces jours/nuits répétés – mécaniques, hypnotiques –, les lois de la physique, la matérialité, la dualité, la faim, la soif, le sexe, le genre, l’avilissement à ce corps de viande… Mais plus que tout, l’essence de la Chaos Magick, c’est la désobéissance face à notre mental malade d’avoir justement cédé à tous ces conditionnements primordiaux ! Lorsque vous obéissez, vous donnez les pleins pouvoirs à la matière et à des pensées limitées, jusqu’à en être réduit à ramasser les crottes de vos animaux de compagnie : vous devenez les toutous de vos toutous ! Non, la vraie puissance de l’homme s’acquiert en désobéissant à l’univers tout entier, en étant pur esprit. C’est là, le but de la vraie magie : recouvrer sa puissance véritable… Et je terminerai par cette citation de La Boétie : Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. Merci à tous et bonne soirée ! »

   À la fin de sa présentation, le conférencier dédicaça son ouvrage À qui de droit… à une dizaine de lecteurs. Gorka n’avait plus pour habitude de payer ses livres mais c’est avec plaisir qu'il dégaina sa carte bancaire pour échanger quelques minutes avec l’auteur. Une leçon de vie et de bonhommie dans de grands yeux bleus.

  Gorka n’écoutait plus, il admirait. Cette prestance, cette assise, ce côté brut, viril, un peu primitif pourtant tellement cultivé – il y avait là quelque chose à prendre, tout au moins à copier – un modèle. Cet homme devait être le dernier spécimen de cette race éteinte. Il était la figure manquante à laquelle se référer lorsqu’on voulait rafistoler une identité mâle déficiente : la virilité, l’intelligence et la culture, l’inébranlable équilibre, la domination discrète. Gorka n’avait pas eu de géniteur ; pour toute figure paternelle à laquelle s’identifier, il avait – pauvre Hamlet – hérité d’un spectre, et les pères de ses pères avaient succombé, tous plus jeunes les uns que les autres, à ces ponts de chalutiers pris dans des tempêtes atlantiques. Des sacrifiés volontaires à la cause de rien. Quant aux oncles ? Des pédérastes invétérés. Et si son frère avait mal tourné, victime de ses carences et de ses dépendances affectives qui l’avaient mené entre les bras de bourreaux douteux, c’est qu’il n’avait eu que Gorka pour modèle – mauvais aîné, mal fini, post-adolescent dont on ne savait pas si la puberté avait jamais atteint son terme.

   En tête à tête avec l’Idole, Gorka absorba tout afin de bien comprendre à côté de quoi il ne fallait pas passer. Il huma des odeurs de cuir et de fumée, vola des images de muscles bandés, de poils et de mâchoires raides. Ils avaient peu parlé mais les fluides mentaux s’étaient accouplés avec aisance : Gorka lui offrit son roman et l’invita à sa dédicace.

   Au quart d’heure de gloire de Gorka, le type traversa la rue pour venir à son tour se faire signer son exemplaire de Ma Chair et mon Sang – oui, le titre lui parlait beaucoup même s’il ne lisait jamais de romans. Étant le nouvel ami d’un soir de l’auteur, il bénéficia d’un coupe-file lui permettant de passer devant près de cent personnes et la promotion de son propre livre fut assurée à voix haute par le n°1 des ventes en France – ils finirent par signer leurs manuscrits en duo, assis côté à côte. On avait même fait ramener des exemplaires d’À qui de droit… depuis la librairie d’en face.

   Un succès phénoménal alors qu’il fallait accélérer la cadence, le dernier train pour Paris était annoncé pour 21h35 et Gorka voulait passer la nuit au squat.

   De son expédition dans la capitale bretonne, Gorka rapporterait quelques courses pour Chul et un gilet de costume et une cravate à bandes pour lui. Et il se laisserait désormais pousser la barbe. [...]



LES DIEUX AUSSI TRANSPIRENT - Roman - 316 pages - Sortie papier et numérique prévue courant mars 2020 chez ÉDITION À DÉTERMINER.


Photo d'illustration : Sébastien Cierco