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ÉCRITURE - ROMAN : Les Dieux aussi transpirent / Extrait : ouverture

Découvrez un extrait de l'ouverture des DIEUX AUSSI TRANSPIRENT et accompagnez le héros lors de ses premiers pas vers une nouvelle vie...


Premier extrait du roman LES DIEUX AUSSI TRANSPIRENT
Sébastien Cierco - LES DIEUX AUSSI TRANSPIRENT


OUVERTURE



Un four, un autre monde ; même sous cette canicule effarante pour un début de printemps, Bryant Park de nuit n’avait jamais paru si magnétique à Gorka.

L’électricité que renvoyaient les flaques laissées par un récent orage, les effluves de carburant portés par ceux de l’océan lointain, cette moiteur… Lui aussi, finalement, aurait pu faire sa vie au milieu du verre et des bétons sans fin – si seulement il avait eu dix ans de moins.

L’idée le fit sourire – une lady en rouge perchée sur ses talons attrapa ce plaisir à la volée, elle se retourna sur lui avec un regard gourmand. Ses sacs de courses estampillés CVS et Duane Reade faisaient d’elle une accro à ces pharmacies où l’on vend un vaccin entre deux paquets de céréales. « Cette fille, c’est sûrement New York. » Gorka baissa les yeux en réajustant la raie à la droite de son front en sueur : c’est toujours ainsi qu’il laissait les fantasmes s’évanouir.

Voilà un moment qu’il patientait, hésitant à commander un snack au food-truck de l’autre côté de la rue. Dans cette immobilité tourbillonnante, il se passait un milliard de choses qui lui auraient paru insignifiantes partout ailleurs, à lui, petit Basque de Guétary, face à ce Titan Manhattan – de la buée monta au verre de ses lunettes crasses.

Marlboro au bec, un énorme type moulé dans un tee-shirt dégueulasse I LOVE L.A. le tira de son rêve américain en écrabouillant le bout de ses Converse usées. Le bonhomme s’excusa dans un épais nuage de fumée.

Jusque là, Gorka n’avait pas croisé beaucoup de fumeurs, ni beaucoup d’obèses, d’ailleurs. « New York, c’est pas les États-Unis ». Il considéra sa propre bedaine qui débordait un peu de sa ceinture râpée ; il rentra son ventre et s’adossa au feu de signalisation.

Il jeta à nouveau un œil à la cime de verre biseautée du siège de la Bank of America : il allait enfin le revoir.

Une dizaine de livreurs à vélo faisaient le pied de grue en bas du gratte-ciel, des sacs de nourriture accrochés à leur guidon. De temps en temps, un trader descendait de son perchoir, passait de sachet en sachet pour récupérer sa commande et remontait aussi sec comme un moineau pressé d’embarquer sa miette.

Alors au milieu de tous parut enfin l’être cher – une tête de plus que son frère – costard-cravaté, ajusté, la taille fine, la coupe de cheveux impeccable mais la mèche blonde rendue rebelle par une journée passée à jouer frénétiquement au yoyo avec les stock-options.

Gorka s’illumina.

Puis un choc : émacié, le teint olive et les mâchoires vissées, Abelin avait beaucoup maigri. Dix ans de moins et pourtant, ce soir, on aurait dit que c’était lui l’ainé.

Gorka ne réussit pas à le prendre dans ses bras tant l’autre avait l’air d’un étranger. Ils s’embrassèrent sans effusion.

« Je n’ai pas encore déjeuné… »

Impensable. Un an sans se voir et la réplique à l’affligeante banalité avait suffi à faire totalement avorter les habituelles effusions fraternelles.

⏤ Tu sais qu’il est déjà vingt-deux heures ? demanda Gorka.

Il enfonça les poings dans ses poches.

⏤ Tu as raison… je me rends compte que je n’ai pas dîné non plus.

Quand ils traversèrent la Fifth Avenue pour récupérer un sandwich au kiosque du parc, Gorka s’arrêta pour scruter la démarche de son cadet, approximative, presque tremblante.

⏤ Scotty descend dans une seconde, lâcha Abelin. Il finit avec le psychopathe qui lui sert de chef de service et il nous rejoint.

⏤ Un problème, Abe ? Le boulot ?

Le BlackBerry d’Abelin sonna, il s’éloigna puis se laissa emporter par la conversation téléphonique, zigzaguant dans la pénombre du parc, les bras ballants, les bras en l’air, revint sur ses pas sans raison.

⏤ Tu ne peux pas me faire ça ! Putain ! Pas le jour de mon anniversaire ! Pas encore, pas cette fois-ci ! Tu as annulé les billets ? Fuck ! Putain… Fuck !

Il fit voler en éclats son portable sur le bitume.

Gorka passa les sandwiches et les sodas à Scott qui venait de le rejoindre – réplique exacte d’un mannequin Ralph Lauren ou Tommy Hilfiger – et se précipita vers son frère.

⏤ Qu’est-ce qu’il y a, Abe ? C’était Andréa ?

Un coup de vent sec leur fouetta le visage.

⏤ Tu arrêtes tout de suite ! répondit Abelin. Andréa et moi, c’est une affaire qui roule ! Tout roule, d’ailleurs !

Il ramassait les pièces de son mobile éparpillées au milieu des passants et essayait d’en remboîter les morceaux.

Gorka s’accroupit à ses côtés. Abelin se plia en deux et ne put empêcher son estomac creux de se vider sur ses Berluti sur mesure. De la bile sur des pompes à cinq milles.

⏤ On arrête les conneries avec toutes ces questions, lâcha-t-il pour éviter l’interrogatoire. Tout le monde dans la bagnole ! Je récupère mes affaires à l’appart et on file à Montauk.

⏤ Et les filles ? demanda Scott.

⏤ Elle-Ember et Andrea sont à Darien, expliqua Gorka, chez leurs parents, elles voulaient passer un peu de temps ensemble, avant les fiançailles. Elles nous rejoindront demain matin.

Abelin cracha pour se nettoyer la bouche : « Une soirée entre mecs, à Montauk, presque deux cents bornes… on y sera pas avant minuit, tu parles d’un trip. »

⏤ Je nous ai réservé un petit lodge sur la plage, rassura Gorka, mais si tu préfères on peut rester ici ce soir et filer demain matin ?

Abelin finissait de ramasser les lettres du clavier de son téléphone, s’en remplissant les poches comme un gamin avec ses billes.

⏤ Non, j’ai besoin d’aller à l’eau. Demain, très tôt, je voudrais prendre deux ou trois vagues. D’ailleurs, il faudra que je trouve une planche directement sur place. Un an que j'ai pas surfé. C’est la merde, putain… c’est vraiment la merde.

Ils se dirigèrent vers la voiture garée à quelques mètres de là. Scott négocia avec le flic en train de les aligner puis il déposa son sac de voyage dans le coffre.

Lorsqu’ils embarquèrent dans l’habitacle de cuir blanc, le triple vitrage latéral et une clim d’enfer mirent fin au brouhaha extérieur et à l’étouffoir de la rue.

⏤ Tu me rappelles l’adresse ? demanda Gorka, le doigt sur l’écran du GPS.

⏤ 211 Madison, on irait aussi vite à pied.

Ils se retrouvèrent pris dans l’étau d’un embouteillage sans fin, au point d’être bercés par les klaxons étouffés, les U-turns, les lumières et l’électricité.

Comme un petit garçon qui aurait trop pleuré, Abelin finit par s’endormir, hot-dog à la main, frites froides, plus aucun gaz dans le soda.

De l’autre côté du pare-brise, des théâtres se vident, d’autres spectacles s'apprêtent à commencer...   




LES DIEUX AUSSI TRANSPIRENT - Roman - 316 pages - Sortie papier et numérique prévue courant mars 2020 chez ÉDITION À DÉTERMINER.


Photo d'illustration : Sébastien Cierco